Intégrales impropres, indéfinies et multiples
Objectifs d'apprentissage
À la fin de cette leçon, vous serez en mesure de :
- Identifier quand une intégrale pose problème pour les méthodes standard
- Traiter les intégrales à bornes infinies par troncature
- Gérer les singularités par changement de variable ou exclusion
- Calculer des intégrales doubles par la méthode itérée
- Adapter le maillage aux régions non rectangulaires
Prérequis
- Quadratures composites (trapèze, Simpson)
- Quadratures gaussiennes
- Intégrales multiples (calcul intégral)
Pourquoi cette leçon ?
Toutes les méthodes vues jusqu'ici — trapèze, Simpson, Romberg, Gauss — supposent tacitement que :
- L'intervalle est borné : avec et finis
- La fonction est régulière : est continue et bornée sur
- L'intégrale est simple : une seule variable d'intégration
En pratique, ces hypothèses sont souvent violées. Quelques exemples courants en ingénierie :
- Probabilités : la loi normale a des bornes infinies
- Physique : le potentiel gravitationnel a une singularité en
- Thermique : le flux de chaleur dans une plaque est une intégrale double
Cette leçon montre comment adapter les méthodes standard à ces trois situations.
Partie 1 : Intégrales impropres
Le problème
Une intégrale est dite impropre quand l'intervalle est infini ou quand l'intégrande diverge en un point. Les méthodes de quadrature standard échouent dans ces cas :
- On ne peut pas discrétiser en un nombre fini de points équidistants
- Si en un point, les formules pondérées donnent des résultats aberrants
Type 1 : bornes infinies
Considérons . La stratégie la plus simple est de tronquer l'intervalle :
où est choisi assez grand pour que la contribution de soit négligeable.
Mais comment choisir ? Cela dépend de la vitesse de décroissance de :
- Si décroît exponentiellement (ex : ), ou 20 suffit souvent
- Si décroît lentement (ex : ), il faut un beaucoup plus grand
Vérification pratique
On calcule l'intégrale pour , puis pour . Si les résultats coïncident à la précision souhaitée, on s'arrête. Sinon, on double encore.
Exemple :
La valeur exacte est . Voyons l'effet de la troncature :
| A | Approximation | Erreur |
|---|---|---|
| 1 | 0.264 | 0.736 |
| 5 | 0.960 | 0.040 |
| 10 | 0.99950 | 5 × 10⁻⁴ |
| 20 | 0.99999... | ≈ 10⁻⁷ |
Grâce à la décroissance exponentielle de , suffit pour 3 décimales. Pour une fonction à décroissance polynomiale, il faudrait bien plus grand.
Alternative : changement de variable
Au lieu de tronquer, on peut transformer l'intervalle infini en intervalle fini. Par exemple, le changement envoie sur :
On peut alors appliquer une quadrature standard sur . Cette approche est plus élégante mais introduit un facteur qui peut créer une singularité en — on retombe alors sur le type 2 ci-dessous.
Type 2 : singularités de l'intégrande
Considérons . L'intégrande diverge en , donc évaluer est impossible. Trois stratégies :
Stratégie 1 : exclusion. On intègre sur et on fait tendre :
| ε | ∫ε¹ dx/√x | Erreur |
|---|---|---|
| 0.1 | 1.3675 | 0.632 |
| 0.01 | 1.8000 | 0.200 |
| 0.001 | 1.9367 | 0.063 |
| 0.0001 | 1.9800 | 0.020 |
La convergence est lente (en ) — c'est une méthode de dernier recours.
Stratégie 2 : changement de variable. On pose , donc :
La singularité a disparu ! L'intégrande transformée est une simple constante. C'est la méthode la plus efficace quand on connaît la nature de la singularité.
Stratégie 3 : quadratures spéciales. Pour les singularités de type , des quadratures de Gauss adaptées (Gauss-Jacobi, Gauss-Laguerre) intègrent la singularité dans les poids de la formule.
Quelle stratégie choisir ?
- Singularité connue (on sait que ) → changement de variable
- Singularité inconnue (données expérimentales) → exclusion + extrapolation
- Intégrande de la forme avec singulier et régulier → quadrature spéciale
Partie 2 : Intégrales doubles à limites constantes
Pourquoi c'est différent ?
Passer d'une intégrale simple à une intégrale double n'est pas juste « faire la même chose deux fois ». Le coût explose : si on utilise points par dimension, le nombre total d'évaluations est . C'est le fléau de la dimension : avec 100 points par axe, on a 10 000 évaluations en 2D et 1 000 000 en 3D.
Principe : intégration itérée
Pour une intégrale double sur un rectangle , le théorème de Fubini permet d'écrire :
On réduit ainsi le problème 2D à une séquence de problèmes 1D :
- Pour chaque fixé, calculer l'intégrale intérieure par une quadrature en
- Intégrer sur par une quadrature en
On peut utiliser le trapèze, Simpson ou Gauss pour chaque dimension — et même des méthodes différentes selon les axes si l'une est plus régulière que l'autre.
Exemple numérique
Calculons sur à partir de données tabulées :
| x \ y | 0.2 | 0.3 | 0.4 | 0.5 | 0.6 |
|---|---|---|---|---|---|
| 1.5 | 0.990 | 1.524 | 2.045 | 2.549 | 3.031 |
| 2.0 | 1.568 | 2.384 | 3.177 | 3.943 | 4.672 |
| 2.5 | 2.520 | 3.800 | 5.044 | 6.241 | 7.379 |
| 3.0 | 4.090 | 6.136 | 8.122 | 10.030 | 11.841 |
Étape 1 : intégration en (trapèze composite, , 4 points → 3 intervalles)
Pour chaque colonne , on applique le trapèze composite en . Par exemple, pour :
De même pour les autres colonnes : , , , .
Étape 2 : intégration en (Simpson 1/3, , 5 points → 4 intervalles, pair)
On applique Simpson 1/3 composite aux valeurs :
Choix de la méthode par axe
On a utilisé le trapèze en (4 points, pas le choix) et Simpson en (5 points, pair). On aurait pu faire l'inverse, ou utiliser la même méthode pour les deux axes. Le choix dépend du nombre de points disponibles dans chaque direction et de la régularité de .
Partie 3 : Intégrales doubles à limites variables
Le problème
Quand la région d'intégration n'est pas un rectangle, les limites d'une variable dépendent de l'autre :
La difficulté est que pour chaque , l'intervalle en est différent. Il faut adapter le maillage à chaque tranche.
Exemple :
La borne supérieure en est , qui varie de 1 (pour ) à 2 (pour ). La valeur exacte est .
Étape 1 : discrétiser en .
Avec intervalles en () :
| i | xᵢ | Borne sup. yᵢ = 1 + xᵢ² |
|---|---|---|
| 0 | 0 | 1.00 |
| 1 | 0.2 | 1.04 |
| 2 | 0.4 | 1.16 |
| 3 | 0.6 | 1.36 |
| 4 | 0.8 | 1.64 |
| 5 | 1.0 | 2.00 |
Étape 2 : pour chaque , intégrer en .
L'intégrale intérieure se calcule analytiquement ici :
| xᵢ | g(xᵢ) |
|---|---|
| 0 | 0 |
| 0.2 | 0.108 |
| 0.4 | 0.269 |
| 0.6 | 0.555 |
| 0.8 | 1.076 |
| 1.0 | 2.000 |
En pratique, si n'est pas calculable analytiquement, on utiliserait une quadrature numérique en pour chaque tranche — c'est ce qui rend la méthode coûteuse.
Étape 3 : intégrer en .
Trapèze composite avec :
Erreur : , soit environ 3%. En raffinant le maillage ou en utilisant Simpson, on améliorerait la précision.
Résumé et vue d'ensemble du chapitre
Cette leçon
- Intégrales impropres : tronquer les bornes infinies (vérifier en doublant ), régulariser les singularités par changement de variable
- Intégrales doubles rectangulaires : intégration itérée (Fubini), quadrature indépendante par axe
- Intégrales doubles à limites variables : adapter le maillage en à chaque
Vue d'ensemble du chapitre 5
Ce chapitre a couvert les techniques fondamentales de dérivation et intégration numériques :
| Partie | Méthodes | Idée clé |
|---|---|---|
| A — Dérivation | Différences finies, Richardson | Dériver le polynôme d'interpolation ; attention à l'instabilité |
| B — Intégration simple | Trapèze, Simpson, Romberg, Gauss | Intégrer le polynôme d'interpolation ; bien plus stable que la dérivation |
| B — Méthodes avancées | Coefficients indéterminés, splines | Points quelconques, stabilité avec données nombreuses |
| B — Extensions | Impropres, multiples | Adapter les méthodes aux cas non standard |
Ces méthodes sont les briques de base pour le chapitre suivant : les équations différentielles ordinaires, où l'on combine dérivation et intégration pour simuler l'évolution de systèmes dynamiques.